—extrait du Bulletin Epidemiologique de l'OPS. Edition complète du No. 2, Vol. 24 (Juin 2003) disponible en anglais et en espagnol

Techniques pour mesurer l’impact de la mortalité :
Les Années Potentielles de Vie Perdues

Introduction
Les données de mortalité représentent des éléments essentiels pour la quantification des problèmes de santé. Les estimations du nombre de décès et les taux de mortalité sont les indicateurs les plus simples pour analyser la mortalité. Ils représentent des mesures résumées de la mortalité d’une population qui peuvent être utilisées afin de d’établir les priorités et d’évaluer les objectifs de santé dans le temps. Cependant, les taux de mortalité générale bruts ou ajustés1 sont fortement influencés par les problèmes de santé des groupes d’âge les plus avancés, qui subissent une grande part de la mortalité. En conséquence, lorsqu’elles sont mesurées seulement par des taux, les causes de décès caractéristiques des tranches d’âge plus avancés apparaissent souvent comme les premières causes de décès d’une population.

L’un des objectifs principaux de la santé publique est d’augmenter l’espérance de vie dans les meilleures conditions de santé possibles.2 Il est donc important d’identifier et de suivre les tendances de la mortalité à tous les âges. Cet article présente une technique qui permet de refléter plus précisément l’expérience de mortalité des tranches d’âge les plus jeunes en donnant un poids plus important aux décès ayant lieu à un plus jeune âge. Cette technique est celle des Années Potentielles de Vie Perdues (APVP).

L’APVP est une mesure de l’impact relatif de plusieurs maladies et problèmes de santé d’une société,3 qui illustre les pertes due au décès de personnes jeunes, ou décès prématurés. L’on considère qu’un décès est prématuré lorsqu’il a lieu avant un âge prédéterminé, qui correspond par exemple à l’espérance de vie à la naissance dans la population étudiée. La prise en compte de l’âge du décès plutôt que du simple événement de la mort permet d’assigner un poids différent aux décès à différents moments de la vie. La présomption sous-jacente aux APVP est qu’un décès plus “prématuré” (c’est-à-dire à un âge moins avancé), produira une plus grande perte de vie. L’APVP pour une cause spécifique de décès dans une population est la somme, pour toutes les personnes qui meurent de cette cause, des années qu’elles auraient pu vivre si elles avaient survécu jusqu’à l’âge correspondant à leur espérance de vie.

L’objectif de cet indicateur est de fournir une vue plus large de l’importance relative des causes de mortalité prématurée, et il est utilisé principalement pour la planification et la définition de priorités de santé.4

Considérations méthodologiques
L’indicateur APVP pour une cohorte spécifique est calculé à partir du nombre total d’années de vie que les gens qui décèdent de façon prématurée n’ont pas vécu. Il correspond à la somme cumulée des différences entre l’âge au décès et la limite d’âge choisie (limite supérieure). L’on utilise en général une limite d’âge de 70 ans; cependant, d’autres âges, ou même l’espérance de vie de la population étudiée, peuvent aussi être utilisées. Pour des populations présentant une longue espérance de vie, le choix d’une limite d’âge relativement basse peut être un inconvénient, car dans ce cas, les tranches d’âge ou les causes de décès qui peuvent fournir une information importante sur l’état de santé de la population âgée seront omises du calcul. Pour les populations avec une espérance de vie plus courte, il est recommandé d’utiliser une limite inférieure, par exemple de 65 ans.

L’utilisation de l’espérance de vie à la naissance comme âge limite pour le calcul des APVP permet de l’ajuster au profil de la population du pays ou de la zone géographique étudiée. Le problème de cette approximation est que l’APVP ne sera pas comparable avec celui d’autres populations ayant une espérance de vie différente. Il est important de ne pas faire de comparaisons entre territoires si le critère utilisé est différent. Bref, la décision finale sur le critère de calcul est relativement arbitraire et dépend de l’objectif de l’analyse, qu’elle soit effectuée afin d’étudier une simple population ou pour comparer plusieurs populations.

Dans le calcul des APVP d’une population entière, les causes de mortalité infantile peuvent représenter un poids important dans l’indicateur. Cependant, il est recommandé d’inclure toutes les tranches d’âge à partir 0. Dans tous les cas, il convient d’indiquer clairement lorsque le calcul est effectué à des intervalles d’âge différents (par exemple, pour les adultes entre 25 et 65 ans). Le choix de l’intervalle d’âge pour le calcul des APVP dépendra du but de l’étude. Si l’APVP est utilisé dans une étude de la mortalité maternelle, par exemple, l’on pourra inclure le groupe des femmes entre 15 et 50 ans, en considérant les causes liées aux décès maternels exclusivement.

L’APVP est obtenu en additionnant les produits du nombre de décès à chaque âge et de la différence entre cet âge et la limite prédéfinie (voir figure 1). Cette somme est exprimée en années perdues. Selon la disponibilité de données, le calcul des années perdues peut être réalisé avec des décès individuels ou agrégées par tranches d’âge. Dans ce cas, il est supposé que les décès ont lieu de manière uniforme dans la tranche d’âge, ce qui implique qu’il peut y avoir quelques différences entre les calculs utilisant des individus et des groupes d’individus. Cependant, le calcul est habituellement fait en utilisant des données groupées et l’on considère que les décès ont lieu à la médiane de la tranche d’âge. L’on recommande d’utiliser des tranches d’âge de 5 ans ou de 10 ans afin que l’hypothèse d’une distribution uniforme des décès soit plus réaliste4. Le résultat des APVP divisé par la population (au-dessous de la limite d’âge choisie) et multiplié par un facteur (1,000, 10,000 ou 100,000), produit l’indice des Années de Vie Potentielles Perdues (iAPVP).Il est important de garder à l’esprit que deux populations de tailles différentes présentant des mortalités différentes peuvent produire un nombre absolu semblable d’APVP. Pour obtenir un panorama plus complet de la situation, il est donc important de calculer le nombre absolu d’APVP ainsi que l’iAPVP.

Figure 1: Elements pour le calcul de l’APVP et de l’iAPVP

Le calcul de l’APVP pour une cause définie consiste à additionner tous les décès dans chaque groupe d’âge et à multiplier cette somme par la différence entre la médiane de la tranche d’âge et la limite d’âge choisie, ou selon la formule suivante en utilisant les données individuelles:


l est la limite d’Âge inférieure de l’étude
L is la limite supérieure établie
i est l’âge du décès
di est le nombre de décès à l’âge i


L’iAPVP est calculé comme suit:

N est la population entre les limites d’âge inférieure et supérieure.


L’APVP a l’avantage d’être facile à calculer, puisqu’il suffit de disposer des décès par ‘âge et de la population totale. Si les décès sont disponibles par cause, l’APVP peut être calculé pour chaque cause. Cependant, comme pour toute étude basée sur des données de qualité fortement variable, la qualité de l’indicateur dépendra de la qualité de ses composants. Il est également important de prendre en compte que la structure d’âge de la population affecte cet indicateur. Les techniques de standardisation, qui ont été présentées dans un précédent numéro du Bulletin Epidémiologique,1 peuvent être appliquées au calcul des APVP afin de contrôler les effets de certaines variables de confusion. Cependant, cet ajustement ne doit pas remplacer le processus décisionnel par lequel une limite d’âge supérieure est choisie pour le calcul de l’APVP, comme mentionné dans le paragraphe précédent.

Afin d’illustrer ce concept, le tableau 1 présente le calcul d’APVP et d’iAPVP pour toutes les causes de décès chez les hommes entre 0 et 85 ans en Colombie, entre 1995 et 1997. La distribution de ces données est présentée à la figure 1, qui présente les iAPVP chez les colombiens entre 1995 et 1997. La distribution présente trois sommets : un à l’âge le plus jeune, un chez les jeunes adultes et un troisième chez les adultes plus âgés (65 ans et plus). Bien que le nombre de décès soit semblable à ces trois points, l’iAPVP est 2 à 5 fois plus grand dans la tranche d’âge la plus jeune (où l’on retrouve plus de décès prématurés). La figure 2 présente la distribution de l’iAPVP chez les colombiens et chez les colombiennes pendant la même période. Le profil de la distribution par âge est semblable dans les deux sexes sauf dans le cas des jeunes adultes, où l’on peut détecter un maximum important chez les hommes. En termes de nombre absolu de décès, il y a 1,52 morts chez les hommes pour chaque décès chez les femmes. D’autre part, lorsque cette information est analysée selon l’iAPVP, l’on peut voir que pour chaque 100 APVP chez les femmes, il y en a 215,52 chez les hommes, la tranche d’âge des 20-24 ans montrant la différence la plus grande; pour chaque 100 APVP chez les femmes, il y en a 581,52 chez les hommes, c’est-à-dire 6 fois plus. Cela permet de mesurer de manière indirecte l’impact de la violence parmi les hommes jeunes dans ce pays.

Tableau 1: Calcul de l’APVP et de l’iAPVP chez les hommes, Colombie, 1995-1997
Groupe d'âge(1)
Médiane de l'intervale d'âge (MIA) (2)
85-MIA (3)
Décès (4)

APVP (5)=(3)x(4)

Population (6)
iAPVP (7)=(5)/(6)x1 000
<1
0,5
84,5
6 417
542 237
456 024
1189,05
1-4
2,5
82,5
1 804
148 830
1 774 598
83,87
5-9
7,5
77,5
878
68 045
2 001 883
33,99
10-14
12,5
72,5
1 092
79 170
1 891 892
41,85
15-19
17,5
67,5
5 213
351 878
1 739 738
202,26
20-24
22,5
62,5
7 541
471 313
1 745 963
269,94
25-29
27,5
57,5
7 013
403 248
1 730 914
232,97
30-34
32,5
52,5
6 092
319 830
1 524 377
209,81
35-39
37,5
47,5
5 385
255 788
1 262 455
202,61
40-44
42,5
42,5
4 364
185 470
966 579
191,88
45-49
47,5
37,5
3 978
149 175
697 613
213,84
50-54
52,5
32,5
4 180
135 850
538 850
252,11
55-59
57,5
27,5
4 884
134 310
457 899
293,32
60-64
62,5
22,5
6 267
141 008
382 671
368,48
65-69
67,5
17,5
7 558
132 265
299 442
441,70
70-74
72,5
12,5
8 183
102 288
208 232
491,22
75-79
77,5
7,5
8 156
61 170
120 769
506,50
80-84
82,5
2,5
7 064
17 660
44 404
397,71
85+
85
0
7 075
0
28 552
0,00
Total
103 144
3 699 532
17 872 855
206,99

 

Figure 1: Distribution de l'iAPVP chez les colombiens, 1995-1997

 

Figure 2: Distribution del’iAPVP pour 1 000 hab. chez les colombiens et les colombiennes, 1995-97.

 

Le tableau 2 présente le calcul des APVP en utilisant une limite de 70 ans dans les 29 départements du Chili. En plus de l’APVP pour chaque département, l’on y trouve également la population, qui permet de calculer l’iAPVP. Le département avec l’APVP le plus petit (Gral. Carlos Ibáñez) est comparable en termes d’iAPVP aux départements plus peuplés comme Arauco et Bio-bio. Dans ce cas, l’on a défini des quartiles où le quartile 1 (25 % des départements) correspond aux départements présentant le moins de problèmes de santé et le quartile 4 à celui en présentant le plus.5 Cet exemple est simple et permet d’ordonner les départements et de définir ceux qui présentent le risque le plus grand en utilisant cet indicateur de mortalité comme un outil de planification en santé.

Table 2: Distribution de l'APVP dans les départements du Chili, 1998
Département
APVP 1998
Population
Indice pour
1 000 hab.
Quartiles
Arica 15 171 193 649 78,34 1
Iquique 18 736 192 577 97,29 4
Antofagasta 44 196 456 083 96,90 3
Atacama 20 787 264 464 78,60 1
Coquimbo 45 907 561 665 81,73 1
Valparaiso-San Antonio 41 074 444 213 92,46 2
Viña del Mar-Quillota 71 718 863 923 83,01 2
San Felipe-Los Andes 17 598 217 358 80,96 1
Metropolitano Norte 59 668 628 146 94,99 3
Metropolitano Occidente 92 947 1 031 721 90,09 2
Metropolitano Central 64 753 788 900 82,08 1
Metropolitano Oriente 70 678 1 092 887 64,67 1
Metropolitano Sur 96 658 1 067 473 90,55 2
Metropolitano Sur Oriente 95 573 1 313 863 72,74 1
Lib. Bdo. O'Higgins 68 966 768 663 89,72 2
Maule 83 176 898 418 92,58 3
Ñuble 45 843 448 729 102,16 4
Concepción 52 595 556 383 94,53 3
Talcahuano 32 342 373 940 86,49 2
Bio-Bio 35 703 351 297 101,63 4
Araucania-Sur 61 940 640 093 96,77 3
Valdivia 33 956 351 229 96,68 3
Osorno 23 560 222 082 106,09 4
Llanchipal 44 359 466 167 95,16 3
Gral. Carlos Ibañez 9 360 92 214 101,50 4
Magallanes 14 021 155 274 90,30 2
Arauco 16 716 164 811 101,43 4
Araucania Norte 21 273 215 492 98,72 4
Total 1 299 274 14 821 714 87,66


En conclusion, les APVP peuvent être utilisés de différentes façons : en étudiant la valeur dans chaque groupe ou en évaluant le total pour la population; en le calculant par sexe ou pour un groupe de population particulier; ou en étudiant la valeur des APVP pour une cause spécifique. Les comparaisons entre les populations ou entre les causes de décès peuvent être réalisées à partir de ces valeurs. En analysant l’APVP par cause, l’on ne doit pas déduire que les années perdues en raison d’une cause spécifique n’auraient pas été perdues si la cause avait été contrôlée dans la population. En effet, le fait que le décès d’une personne ne soit pas causé par une certaine cause ne veut pas dire que cette même personne n’aurait pas été exposée à d’autres risques qui pourraient aussi bien avoir causé son décès.4 En étudiant l’évolution de cet indicateur dans le temps, il est également possible de comparer des périodes et d’effectuer des analyses de tendance. Cela permet de découvrir et de comparer des populations présentant une certaine mortalité prématurée.

Enfin, cet indicateur est également utilisé comme base méthodologique dans l’évaluation de la Mortalité Inutilement Prématurée et Évitable du point de vue Sanitaire (MIPSE, pour son nom espagnol). Ce sujet lié à l’évaluation de la mortalité sera passé en revue dans un autre numéro du Bulletin Epidémiologique, ainsi que d’autres techniques liées à l’analyse de la mortalité.

Références:
(1) OPS. La Standardization: Une méthode classique pour la comparaison des taux. Bulletin Epidémiologique 23(3):9-12; 2002
(2) PAHO. Years of Potential Life Lost - Brazil, 1980. Epidemiological Bulletin 5(5):3-6; 1986
(3) Last J. A Dictionary of Epidemiology, Fourth Edition. New York, New York: Oxford University Press. 2001
(4) PAHO, Xunta de Galicia. Ayuda del módulo de demografía. EPIDAT 3.0 [Computer program]. 2003 In print
(5) Ministerio de Salud de Chile. Indicadores Comunales para el Estudio de la Desigualdad en Salud. El Vigía. 3(11):7-13; 2000

Source: Preparé par le Programme d’Analyse de la Santé et des Systèmes d’Information de l’OPS (AIS).



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